L’information et les hommes : de l’acte inquisitorial à la quête du Vrai. PARTIE 1

PARTIE 1 : L’information au Moyen-Age

Le nom de la rose

Source : Extrait de la couverture du livre audio « Le Nom de la rose », éditions Livraphone.

L’époque médiévale est une période propice au développement d’une information déchirée par deux doctrines : l’ordre franciscain et l’ordre dominicain. Afin de mieux saisir le devenir de cette information, de son contexte religieux du XIV ème siècle aux sociétés actuelles, nous nous intéressons ici à l’oeuvre d’Umberto Eco, « Le nom de la rose », qui met en évidence les multiples facettes du savoir que l’homme fabrique à ses fins. A travers deux personnages clés de la fiction, Guillaume de Baskerville et Bernard Gui, chacun incarnant deux confréries religieuses rivales, nous tenterons de comprendre en quoi l’information est un véritable outil au service des motivations humaines, en particulier dans un cadre sociétal (de l’Empire Saint aux institutions modernes), et en quoi elle fait l’objet, par conséquent, d’une quête intemporelle.

Le Nom de la Rose – Résumé de l’oeuvre :

« An de grâce 1327, la chrétienté est en crise. L’ex-inquisiteur Guillaume de Baskerville se rend dans une abbaye bénédictine du Sud de la France pour participer à une rencontre entre franciscains prônant la pauvreté du Christ et partisans d’un pape amateur de richesses. Dès son arrivée, il se voit prié par l’abbé de découvrir au plus vite la raison de la mort violente d’un de ses moines, retrouvé assassiné. L’inquisiteur Bernard Gui, dont la réputation de cruauté n’est plus à faire, est attendu, et l’abbé craint pour l’avenir de son abbaye. Tel un ancêtre de Sherlock Holmes, Baskerville se met à l’ouvrage, assisté du jeune Adso de Melk. D’autres morts vont venir compliquer sa tâche… »

Source : Babelio.com (cf bibliographie)

 

GUILLAUME DE BASKERVILLE

Guillaume de Baskerville

Guillaume de Baskerville aux pieds de l’Abbaye bénédictine – interprété par Sean Connery dans l’adaptation cinématographique du « Nom de la rose » de Jean-Jacques Annaud. Source : « L’Essentiel Online »

L’ordre des « Frères Mineurs »

Personnage fictif inspiré du moine anglais Guillaume d’Ockham et du détective Sherlok Homes, Baskerville appartient à l’ordre Franciscain, autrement dit l’ordre des « Frères Mineurs ». Cette confrérie italienne, insufflée en 1210 par François d’Assise, prône un modèle de vie basé sur un rapport de « pauvreté », à l’image de la sobriété évangélique qu’entretint le Christ. Rejetant ainsi le superflu de l’existence, les franciscains suivent un schéma rationnel de la vie inspiré par le philosophe Aristote dont Guillaume de Baskerville cite maintes fois la pensée dans son enquête criminelle ; une méthode, donc, une nouvelle forme de connaissance, voire une logique que le moine applique pour atteindre la vérité…Méthode aussi connue sous le nom du Rasoir d’Ockham.

Le rasoir d’Ockham

Le rasoir d’Ockham est un raisonnement qui suit la logique selon laquelle «  il ne faut pas multiplier les hypothèses plus que de raison » (cf vidéo Zététique). Développé par le moine Guillaume d’Ockham, ce principe trouve son efficience dans le cas d’une enquête, justement, où il va privilégier non pas la théorie la plus vraie, mais la théorie la plus simple, c’est-à-dire la plus proche de nos connaissances ; en sommes, la plus économe. L’enjeu est donc d’exploiter le savoir empirique déjà possédé par l’homme au lieu d’en formuler un autre.  Nous parlons de l’expression « rasoir » d’Ockham pour illustrer un découpage des entités, des multiples possibilités liées à l’élucidation d’un phénomène.

Vidéo publiée par Joachim Daviaud – Présentation des enjeux du rasoir d’Ockham. Commentaire attaché à la vidéo :

« Outil indispensable en science (en tant que démarche), le principe de parcimonie des hypothèses (appelé rasoir d’Occam) est parfois source de malentendus ou de mauvaises interprétations. »

=> Vidéo

Une conception du savoir

Le rasoir d’Ockham est donc la méthode empruntée par Baskerville concernant le mystère des meurtres de l’Abbaye ; l’ordre religieux des franciscains est d’ailleurs reflété par ce principe qui met en évidence le rayonnement du savoir par la Raison. Cette logique implique par conséquent une opposition à l’égarement causé par l’effusion des concepts : il faudrait craindre en particulier, dans cet esprit, les idées impulsées par la ferveur qui éloigne donc l’homme d’un savoir objectif, communicable, et surtout détaché du principe manichéen que l’on rattache naïvement à la foi.   

Guillaume de Baskerville, bien qu’étant un homme de foi, se soumet au raisonnement du rasoir d’Ockham et se refuse à penser, comme le fait l’abbé et quelques autres moines, que l’auteur des massacres n’est autre que le Diable. Il va de soi que les deux hypothèses peuvent être vraies, mais une seule n’a de sens que dans la raison, et c’est la raison que choisit le franciscain Baskerville pour déduire que le crime est une machination humaine et qu’il est rattaché de quelque manière que ce soit à la bibliothèque, lieu des savoirs tant légitimés qu’interdits…

Une lutte contre la synonymie

Dans ce sens, on peut affirmer que frère Guillaume mène une lutte contre la synonymie, l’objectif étant de minimiser l’émergence de concepts déjà prescrits. En effet, il n’y a pas de réelle utilité pour une idée d’être réinventée dans sa forme si dans son fond elle demeure similaire. Cette synonymie peut-être source d’égarement pour l’homme qui transmet à autrui des vecteurs puissants : les mots. En ces termes, l’individu s’employant à la rhétorique du rasoir d’Ockham tend à l’univocité du langage, rappelle et instruit sur l’authenticité des systèmes linguistiques et de leurs représentations mentales. Guillaume de Baskerville  s’inscrit dans une recherche continuelle du savoir, de son essence la plus originelle et, par extension, dans une recherche de la vérité.

Résumé de la pensée de Guillaume de Baskerville dans son enquête : Il faut conserver plutôt qu’inventer, dans une optique d’économie du savoir sans pour autant l’appauvrir…

BERNARD GUI

NOM DE LA ROSE (LE)

Bernard Gui, inquisiteur en action – Interprété par F. Murray Abraham dans le film de Jean-Jacques Annaud. Source : « L’Essentiel Online »

L’emblème de l’Inquisition

Personnage non fictif, Bernard Gui a réellement existé en tant que Dominicain français (fin XIII, début XIV). Il fut avant tout Evêque de Lodève et de Tui pendant trente ans puis se voit mandaté grand inquisiteur de Toulouse en 1307 par le Pape Jean XXII. Très pris par ce titre, il devient l’auteur du premier manuel de l’Inquisition nommé  « Practica Inquisitionis hæreticae pravitatis », le Manuel de l’Inquisiteur. Par le biais de cet ouvrage, Bernard Gui a contribué au rayonnement de l’institution inquisitoriale qui auparavant aurait été affaiblie par une période de contestation, et s’élève en tant que maître juridique de la deuxième génération inquisitoriale. L’ancien évêque était réputé pour la sévérité de ses sentences et pour ses jugements imprescriptibles ; il est également connu pour son activité d’inquisiteur dans le Languedoc où il condamna notamment Pierre Autier, dernier militant cathare (l’une des principales branches religieuses contre laquelle se bat l’Inquisition).

Cependant, son Manuel ne décrit pas seulement les diverses sanctions appliquées aux hérétiques, mais révèle que le but primaire de l’Inquisition  est la conversion de ces derniers et non pas leur destruction. Il est important de préciser que le statut d’inquisiteur peut être mandaté autant pour un franciscain que pour un dominicain (d’ailleurs, Guillaume est un ex-inquisiteur…).

L’ordre des Frères Prêcheurs

Bernard Gui appartient à l’ordre dominicain, aussi nommé « Ordre des Frères Prêcheurs ». Fondée par Saint Dominique  en 1215, cette confrérie, proche des franciscains, à pour devise la « Veritas » (la vérité), la contemplation et la prédication. Le plus souvent installés dans les villes pour pouvoir exercer leur rôle de prêcheur, les dominicains ont la particularité de ne pas être des moines. Ce sont des religieux vivant dans les couvents plutôt qu’en abbaye.  Aussi, l’érudition est plutôt caractérisée par un modèle de vie monastique. Bernard Gui, réputé mauvais théoricien, se complet davantage dans sa fonction ecclésiastique et prédicatrice.

Bernard Gui VS Guillaume de Baskerville

Cependant ce n’est pas dans cette distinction religieuse que se manifeste la rivalité entre Guillaume et Bernard : le point de discordance concerne la méthodologie d’une investigation. Nous parlerons donc plutôt d’une opposition entre Rasoir d’Ockham et justice inquisitoriale. Dans l’oeuvre d’Umberto Eco, Bernard Gui arrive à l’Abbaye a un moment clé de l’enquête et remplit son rôle d’inquisiteur en accusant les individus qu’il juge hérétiques et capables de commettre les crimes recensés. Il condamne au bûcher le moine Salvatore, la ….On peut noter comment Adso, le novice de frère Guillaume et le narrateur du roman, construit le portrait de Bernard Gui : celui-ci apparaît comme un individu indéchiffrable, au « regard inquisiteur », s’annonçant comme un personnage type d’une intrigue policière.

Avant même sa venue, par le biais de la description narrative, une impression de menace plane autour de ce personnage. Ainsi s’annonce avec évidence, entre Guillaume de Baskerville et Bernard Gui, une opposition radicale entre deux méthodes de traitement de l’enquête. Tandis que le premier, franciscain, est dans une recherche de la vérité selon des critères de rationalité, le deuxième est motivé par la traque à l’hérésie insufflée par son titre (le terme « traque » convient mieux ici que « recherche »).

Pour Bernard Gui, la vérité a déjà été écrite ; c’est une vérité établie, juste, approuvée, fidèle envers le Christ. C’est aussi et surtout une vérité intrinsèquement liée au concept de justice et de police radicalisée, pas originellement vexatoire, qui agit au nom du respect du dogme. Chercher l’erreur, écrire un manuel de conduite, administrer la sentence par la rigueur d’un jugement : les objectifs de Bernard Gui sont sensiblement opposés à ceux de frère Guillaume qui ne se positionne pas dans le cadre de la suprématie institutionnelle, qui n’a de mentor que lui-même, les autres frères et les livres qui parlent du Rire (Référence à l’hypothétique ouvrage d’Aristote).

En sommes, ce n’est pas que la poursuite de l’erreur soit une quête non-véritable, c’est qu’elle ne permet pas le développement d’une réflexion méthodologique basée sur l’analyse des indices laissés par les hommes (traces de pas dans la neige, taches noires retrouvées sur les doigts des victimes, passage secret menant à la bibliothèque…). C’est une quête qui ne s’intéresse pas au « pourquoi du comment », mais qui trouve son sens dans l’accusation. Elle n’invente pas non plus de nouveaux concepts contre lesquels lutte la rhétorique du rasoir d’Ockham ; elle est moraliste et scrupuleusement dogmatique.

Voir « Partie 2 : L’information de nos jours« .

 

 Bibliographie

BABELIO. Le nom de la rose. In Babelio. [en ligne]. Disponible sur < http://www.babelio.com/livres/Eco-Le-Nom-de-la-rose/4561> (Site consulté le 16/11/2013)

DAVIAUD Joackim. Zététique : Rasoir d’Ockham. In Youtube. Vidéo publiée le 26 janvier 2013. [en ligne]. Disponible sur <http://www.youtube.com/watch?v=JsE8BTUl0ls>  (Vidéo consultée le 16/11/2013)

ECO Umberto. Le nom de la rose. 2ème édition. Paris : Lgf. Janvier 1990. 633p. Traduction de Jean-Noël Schifano (n°5859)

LA LETTRE.COM. Le Nom de la Rose d’Umberto Eco. Mise à jour du 16 novembre 2013. [en ligne]. Disponible sur <http://www.alalettre.com/eco-oeuvres-le-nom-de-la-rose.php> (Site consulté le 16/11/2013)

Lina Magnan

 

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