Des manuscrits à l’hypertexte : l’évolution des manicules

Les manicules, du terme latin manus qui signifie main, auquel est adjoint le suffixe diminutif « culus« , sont de petites mains à l’origine dessinées sur les manuscrits médiévaux. Elles sont parfois considérées comme les ancêtres des pointeurs qui apparaissent sur nos écrans et se métamorphosent en main à l’index tendu pour signaler la présence d’un lien hypertexte.

Petit historique  Triple manicule

C’est au Moyen–Age que les manicules apparaissent pour la première fois, elles faisaient partie de ces nombreux signes qui guidaient le lecteur en venant s’ajouter au texte initial du manuscrit. En latin, ces symboles sont appelés marginalia, soit inscriptions marginales dans notre langue. En effet, elles se situaient dans les marges du texte, et le para-texte ainsi formé permettait une première indexation du manuscrit. Le plus souvent, l’apposition de l’une d’entre elle indiquait la présence d’une information particulièrement importante que le copiste avait jugé bon de mettre en exergue. Dans la plupart des cas, il s’agissait d’un extrait du texte originale mais une main pouvait également signaler l’annotation d’un lecteur située dans la marge.

Plus rarement, les manicules étaient utilisées dans la scansion de séquences (c’est-à-dire pour marquer les paragraphes car pour des raisons de rareté du parchemin on évitait de sauter des lignes). même si un autre symbole, le pied de mouche, était le plus souvent dédié à cet usage selon le chercheur Yann Sordet. Par ailleurs, des dessins figuratifs pouvaient être adjoints à la manicule, le plus souvent en lien avec le passage désigné.

Manicule originale

Pour l’historien William H. Sherman, la manicule est  le symbole qui a été  le plus utilisé entre le XIIe et le XVIIIe siècle. Cela vient du fait qu’elle pouvait être apposée aussi bien par le copiste que par le lecteur qui annotait le manuscrit lors de son étude. Cependant, comme toutes les marques typographiques, elle connait une crise avec l’arrivée de l’imprimerie et l’usage qui en est fait se transforme. La manicule ne disparait pas mais la représentation qui en est faite, auparavant très libre comme le montre l’ exemple ci–dessus, devient beaucoup plus normalisée. Les versions imprimées parfois appelées « mutton–fist » en anglais prennent le pas sur leurs homologues manuscrites. Peu à peu, les notes numérotées avec renvois en bas de page les remplacent et de nos jours, on trouve très rarement des manicules dans les ouvrages imprimés.Mais celles–ci n’ont pas disparu pour autant, elles se sont adaptées à d’autres domaines comme par exemple celui de la publicité ou de la signalisation urbaine car le geste de l’index pointé indique avant tout une direction à suivre.

suzanne brouillon

Un des brouillon de Suzanne Kare

Surtout, elles connaissent un nouvel essor avec la vulgarisation de l’informatique. En 1963, Douglas Engelbart invente la souris, le dispositif va par la suite se généraliser. Il s’agit d’un moyen de pointage qui rend plus intuitive l’interaction avec la machine et va favoriser la diffusion des ordinateurs auparavant réservés aux initiés. Avec la souris, on clique avec l’index, quoi de plus logique alors que l’utilisation d’une main à l’index pointé comme symbole lorsque l’on déplace le pointeur sur un lien hypertexte qui renvoie à un autre document. C’est Steve Jobs qui généralise le premier les interfaces graphiquesqui utilisent ce système par le biais des Macintosh. Il confie le design des icônes à Susan Kare qui dessine pour lui plusieurs mains stylisées.

Un signe ou une signature ? 

Cette évolution en elle-même témoigne du fait que la manicule ne peut pas être considérée comme un simple signe typographique comparable à un point ou une virgule.Lorsqu’on les trouve dans les manuscrits médiévaux, les manicules ont déjà un rôle d’indexation doublé d’un caractère éminemment subjectif. Il s’agit d’une forme de signature du copiste ou du lecteur qui a parcouru l’ouvrage, l’a annoté et contribue ainsi à sa vie future en lui ajoutant un para-texte comparables à des métadonnées. Le travail, collaboratif et non normé, est loin des langages documentaires à cause de son caractère informel. Cependant, avec sa normalisation progressive, le signe devient symbole et tend à indiquer l’information pertinente de la manière la plus objective possible. L’aspect collaboratif devient moins évident, et une distinction claire est faite entre les choix typographiques de l’éditeur et les éventuelles notes manuscrites que peut adjoindre le lecteur. Les fantaisies qui étaient permises par le dessin manuscrit et qui pouvaient ajouter du sens par la personnalisation d’une manicule sont moins fréquentes du fait des contraintes techniques mais réapparaissent progressivement dans la publicité. A l’heure actuelle, on trouve des représentations relativement variées des manicules que ce soit sur le papier ou sur les écrans mais leur apparence reste très normalisée lorsqu’elles servent de pointeurs.

L’importance du geste 

Il faut souligner que dès ses origines, le signe du doigt pointé est avant tout la représentation d’un geste, quelque chose qui est donc non statique et ramène à une action.export Cette importance du geste est déjà visible sur certains manuscrits à l’image de ce traité yiddish du XVe siècle sur la manière de faire la lessive.  Des roues sont représentés sur chacun des feuillets, les sections sont numérotées à l’aide de chiffres hébraïque. Une manicule se situe au centre et est orientée de manière différente selon les feuillets. On ne connait pas le mode de fonctionnement exact de ces roues mais leur intérêt était sans doute du au fait qu’il n’y avait pas besoin de savoir lire pour accéder à l’information (le traité était destiné à des ménagères qui ne savaient pas forcément lire).

Sur une interface graphique, il faut déplacer le curseur et cliquer sur un lien afin de pouvoir accéder au contenu. Avec les écrans tactiles, la frontière entre le geste effectué par l’homme et la réaction de la machine est encore amoindrie. Il existe même depuis quelques années des écrans sans contact qui permettent de déplacer le curseur ou de cliquer sans avoir à toucher la machine et donc en pointant seulement l’écran du doigt dans une volonté de remplacer le tactile par le gestuel.

manicule signalétiqueUne forme d’interaction est ainsi possible et le lecteur est amené à créer son propre chemin à travers l’information, le geste est ce qui lui permet de se repérer dans l’espace. Le rôle du pointeur est assez semblable à celui du panneau signalétique sur lequel est représenté une main. Il sert de guide.On retrouve la même logique dans certains jeux vidéos en général très narratif de type point-and-click où le joueur est invité à effectuer les actions de son personnage. Lorsque ce dernier explore une pièce par exemple, différents éléments sont cliquables et l’on retrouve la même logique de signalement par une main (parfois une autre icône) des éléments où il est susceptible de trouver de l’information.

Enfin, la manicule peut aussi être vu comme un dispositif d’augmentation de l’homme, raison pour laquelle elle a été réutilisé dans le cadre des nouvelles technologies. Selon le chercheur Peter Stallybrass, elles rappellent des « doigts mobiles » qui étaient des objets déplaçables utilisés au Moyen–Age comme marque page par exemple. Cette dimension d’augmentation, vient du fait qu’une indication visuelle est donnée par le changement de forme du pointeur et permet un repérage de l’information parfois avant qu’elle ai été recherchée. On peut considérer que le pointeur est un outil qui fonctionne de manière analogique au regard de l’homme, comme une extension de ce dernier mais le repérage d’information permet de gagner en rapidité lors de la recherche.

 

 

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