La Stasi, machine à délation

La Stasi, machine à délation

Nous sommes le 8 février 1950, la RDA, état communiste sous contrôle de Moscou dirigeant l’Allemagne de l’Est au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale, crée le Ministère de la Sécurité d’État. Le Ministerium für Staatssichersheit restera connu sous le nom de Stasi, une police politique excessivement invasive

Emblème de la Stasi

Emblème de la Stasi

dans la vie des habitants de la RDA. La Stasi, administration implacable, contrôlait la vie de ses concitoyens et pouvait connaître jusqu’au détail le plus futile de leur vie, elle était présentée comme  »le bouclier et le glaive du parti » ( »Schild und Schwert der Partei »). Tout était bon pour assurer la sécurité de l’État et contrer les tentations venues de l’Ouest. Les dossiers qui seront récoltés s’étaleront sur près de 180km de rayonnages. Aujourd’hui ces dossiers ont été majoritairement détruits, réduits à l’état de pièces d’un puzzle que certains s’efforcent de reconstituer. Chaque citoyen allemand peut désormais demander à consulter son dossier afin de découvrir à quelle point la Stasi avait influencé sa vie.

 

 

 

I – Une population indexée

a) Informateurs officieux (IMs)

La Stasi disposait de deux outils : ses agents officiels et ses agents officieux. Ces Inoffizieller Mitarbeiter (IM), ces collaborateurs officieux, faisaient partis de la population allemande et étaient au service de la Stasi. Chaque niveau de la société était touché par ces espions, leur nombre s’est élevé jusqu’à 189 000 à la fin de la RDA en 1989, soit près d’1 % de la population. Le travail de ces informateurs était de dénoncer à l’État tout acte jugé contraire à l’idéologie du parti, principalement s’enfuir vers l’Ouest. Les raisons personnelles poussant à devenir un Inoffizieller Mitarbeiter étaient multiples. Certains souhaitaient lutter auprès du parti contre les dangers capitalistes dans un esprit patriotique et militant. D’autres souhaitaient uniquement user d’une position de domination sur le reste de la population afin, par exemple, d’évoluer dans le . D’autres encore pensaient pouvoir profiter de leur statut pour protéger leur entourage du système dans lequel ils s’engageaient. Enfin si la Stasipossédait de quoi faire pression sur vous elle pouvait vous proposer un arrangement : votre coopération en tant qu’informateur ou la prison.

b) Personnes de confiance (AKPs)

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Dénonciation anonyme en RDA

La délation n’avait pas nécessairement besoin d’être provoqué par la Stasi. De nombreuses personnes communiquaient spontanément des informations sur leurs collègues, amis, familles, élèves… Parfois pour les recommander auprès du régime, parfois pour faire de leur vie un enfer, par simple vengeance. Ces personnes étaient indexés sous le terme Auskunftspersonen (AKP) par la Stasi, Auskunft pour  »information ». Leur nombre était bien plus élevé que celui des IMs, la ville de Saafeld en comptait 3335 pour 745 IMs. Dans la ville de Rostock 18 % de la population a un jour offert ses services en tant qu’AKP.

c) Moyens d’action

La Stasi faisait rarement usage de la force. Son mode d’action principal était de s’immiscer dans la vie des citoyens de la RDA.Un grand nombre d’allemands ont vu leur vie dérailler sans savoir que la Stasi la dirigeait. Des carrières ont été stoppées, des couples ont rompu, des amitiés se sont transformées en rivalités. Pour arriver à ses fins

Exemple de déguisement Issu des archives de la Stasi

Exemple de déguisement
Issu des archives de la Stasi

la Stasi pouvait par exemple faire parvenir de fausses lettres anonymes à des groupes politiques afin de semer la discorde dans l’organisation. Ces manipulations se basaient sur les importantes quantités d’informations réunies à travers les délations maiségalement les écoutes téléphoniques, les écoutes réalisées grâces à des microphones dissimulées et les filatures. La Stasi pouvait connaissait le moindre détail de la vie d’une personne, du plus futile au plus important. Elle savait par exemple quelle était votre couleur préférée, quelle boisson se situait sur votre table à un moment précis, mais aussi avec quelles personnes étrangères vous aviez des contacts, si vous aviez des relations extra-conjugales et avec qui, ou quoi que ce soit que vous ayez à cacher, rien ne leur échappait. La quantité d’informations recueillie et l’influence sur la vie de chacun ne sera révélé qu’à la chute de la RDA et à la Réunification en 1990.

 

 

II – Chute et divulgation des dossiers

a) Processus de reconstitution des dossiers

Après la chute du mur de Berlin à partir du 9 novembre 1989 la Stasi s’affaire en hâte à la destruction de ses archives. Les dossiers seront broyés et déchiquetés par ses officiers qui abandonneront plus de 16000 sacs remplis de ces bouts de dossiers. Ils n’auront pas été brûlés pour ne pas attirer l’attention. Pendant près de 25 ans le travail de reconstitution s’est fait à la main par treize archivistes. Sur ces 25 ans seuls 500 sacs ont été reconstitués, soit tout de même 1,3 millions de pages. Le contenu d’un sac est d’abord trié, les plus gros morceaux sont reconstitués à la manière d’un puzzle, puis les petits morceaux sont triés par couleurs et types de document avant d’être rangés dans des boîtes en carton et expédiés au Fraunhofer IPK, un institut de recherche ayant récemment

ARCHIV - Blick in das verwüstete ehemalige Amt für Nationale Sicherheit der DDR im Stadtteil Lichtenberg im Osten von Berlin, nachdem es am 15. Januar 1990 bei einer Demonstration von aufgebrachten Bürgern gestürmt wurde (Archivfoto vom 15.01.1990). dpa (zu dpa-Korr.: "Vor 20 Jahren: Sturm auf Stasi-Zentrale" vom 11.01.2010) +++(c) dpa - Bildfunk+++

Archives de la Stasi en janvier 1990

conçu l’epuzzler, un outil dédié à la reconstitution des archives de la Stasi. Les pièces sont ensuite scannées avant d’être analysées par le logiciel qui les reconstituera en une une seule page complète. L’epuzzler est constitué de trois outils clés : un extracteur de contenu, un réducteur des zones de recherche ainsi qu’un outil de mise en relation. Tout d’abord le logiciel analyse le contenu du morceau de papier : sa forme, sa couleur, sa police d’écriture, les traits tracés. Ces données sont ensuite utilisées pour réduire le nombre de combinaison pour le puzzle, ce qui est important lorsque le volume de données analysées est aussi important. Les morceaux de papier avec des attributs similaires sont réunis virtuellement en sous-groupes. La mise en relation ne se fait ensuite que dans ces sous-groupes où le logiciel recherche des similarités sur les contours des débris de dossiers. Enfin ils sont virtuellement collés pour créer une reconstitution du document original.
En quelques mois le logiciel a analysé plus de 23 800 pages, et les 600 millions de bouts de papiers pourraient être reconstitués d’ici quelques années. Néanmoins le budget manque pour la numérisation des morceaux du puzzle qui est encore très lent, seul une douzaine de morceaux peuvent être scannés en même temps.

 

 

b) Les différents types de dossiers

Les documents mis à la disposition de la population peuvent être divisés en sept catégories différentes.
Les protocoles d’écoute sont des transcriptions de bandes magnétiques enregistrées lors de mises sur écoute ou lors de vidéosurveillances. Leur contenu était la plupart du temps d’ordre privé et permettait d’en connaître plus sur les différents qui pouvaient exister entre les personnes surveillées. Parfois ce contenu était parfaitement futile mais il pouvait permettre de base à de futures manipulations et pressions.
Les procès verbal d’observation sont des compte rendus écrits de filatures, y sont consignés tous les détails de la vie quotidienne des personnes suivies, à qui elles ont parlé, où elles sont allés et à quel moment.
Les contrôles de la correspondance, appelé  »Mesure M » par la Stasi, sont des photocopies de lettres ou des lettres originales qui ne sont jamais arrivées à leur destinataire. Le courrier était en effet contrôlé minutieusement par la police politique.

Document de la Stasi Issu de Stasi Mediathek

Document de la Stasi
Issu de Stasi Mediathek

Les comptes rendus des  »collaborateurs officieux » (IMs) comportent pour la plupart lenom des des IMs, ils peuvent montrer l’investissement de chacun dans le processus d’espionnage. Un compte rendu peut être tout à fait objectif, souvent écrits par des amis ou des personnes subissant leur statut d’Inoffizieller Mitarbeiter. D’autres au contraire s’appliquaient à discréditer les personnes surveillées, avec un réel zèle dénonciateur.

 

 

 

Les notes d’information de la Staatssicherheit (Stasi) était rédigées par des officiers, on peut y apprendre ce que pensait la police secrète des personnes dans ses dossiers. Toutes les informations pénales en vue d’une future condamnation y étaient également consignées.
Les plans d’action (Massnahmepläne) étaient rédigé à une fréquence annuelle et définissaient les moyens à mettre en œuvre pour la surveillance ultérieure. On y apprend en partie les méthodes employées par la Stasi ainsi que le rôle des IMs dans l’application de ces méthodes.
Les rapports de mesures opérationnelles, enfin, sont les instructions données par la Stasi à des personnes ayant des responsabilités dans certaines institutions ou au Parti, comme des chefs d’entreprise ou des directrices d’écoles. Il leur était par exemple conseillé de se méfier de telle ou telle personne et de ne pas leur donner de responsabilité.

c) Mise à disposition auprès du public

Aujourd’hui les anciens habitants de la RDA peuvent sur demande consulter leur dossier personnel et se rendre compte d’eux-mêmes à quelles points la Stasi connaissait et contrôlait leur vie. Les dossiers sont gérés par l’administration « chargée de la gestion des dossiers des services pour la sécurité d’État de l’ancienne RDA » (BStU, Bundesbeauftragte für die Unterlagen des Staatssicherheitsdienstes der ehemaligen DDR) qui transmet à ceux qui en font la demande leur dossier. Jusqu’en 2015 près de 3 millions de demandes ont été déposées mais toutes n’ont pas pu aboutir, les dossiers n’ayant pour l’heure pas tous été reconstitués. En 2014 67 563 demandes ont été déposées. Retrouver son dossier permet de savoir quelles personnes de son entourage vous a dénoncé ou espionné mais également de savoir ce qu’a entraîné vos propres délations. Les conséquences peuvent être dramatiques, des familles et des amitiés se sont déchirées après la révélation de trahisons d’êtres proches. D’autres au contraire voient leur soupçons se révéler faux, l’ami à qui ils n’avaient plus parlé depuis 20 ans était

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Page d’accueil de la Stasi Mediathek

en fait innocent.
En 2015 un site internet a également été mis en ligne : Stasi Mediathek, 2500 documents sont mis à la disposition des internautes. Aucun de ces documents ne contient d’information personnelle, la loi allemande interdit en effet leur divulgation. On peut également trouver sur le site une quinzaine d’heures de vidéos et 6 heures d’enregistrements sonores.

 

Conclusion

L’impact de la Stasi sur la société allemande est donc toujours présent et tous ses secrets n’ont pas encore été révélés. Avec un budget suffisant des progrès conséquents pourraient être réalisés. Mais certains secrets méritent quelques fois de rester enterrés afin d’éviter des drames familiaux 25 ans après la fin de la RDA.

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Sources

https://en.wikipedia.org/wiki/Stasi#Organization

https://en.wikipedia.org/wiki/Informal_collaborators_%28East_Germany%29

https://blogs.mediapart.fr/nicolas-dutent/blog/200612/voyage-au-coeur-de-la-stasi-ou-le-recit-dune-liberte-sous-surveillance

http://www.spiegel.de/international/germany/east-german-domestic-surveillance-went-far-beyond-the-stasi-a-1042883.html

https://www.cairn.info/revue-geneses-2003-3-page-119.htm

http://www.slate.fr/story/94433/derniere-fourberie-stasi
http://www.archimag.com/archives-patrimoine/2015/01/27/archives-stasi-mises-disposition-internautes

http://www.slate.fr/story/97403/allemagne-dossiers-stasi

https://www.ipk.fraunhofer.de/en/divisions/automation-technology/departments/security-technology/core-rd-activities-of-the-security-technology-department/virtual-reconstruction/automated-virtual-reconstruction-of-ripped-stasi-files/